E. Labbé : « Enjamber le périph’ pour des soirées folles »

INTERVIEW. Eric Labbé, DJ et organisateur de soirées, est à l’origine de la pétition « Paris : quand la nuit meurt en silence ».

Elle a rassemblé 16 000 signatures. Ce succès a permis en 2010 la tenue des premiers états généraux de la nuit. Leur but : réconcilier fêtards et riverains. Trois ans plus tard, la nuit parisienne semble moins morne.

Eric Labbé, défenseur de la nuit parisienne crédit : Yogi Pascaud

RER F : Comment se porte la nuit à Paris aujourd’hui ?  

Eric Labbé : Depuis la pétition et les états généraux, on n’a pas avancé d’un iota sur le plan réglementaire et administratif. On a toujours les mêmes galères avec la mairie. Et le courant passe toujours très mal avec la préfecture. Le préfet nommé par la gauche en 2012 est aussi peu rock ‘n’ roll que le précédent. Alors pour organiser des choses, c’est très compliqué.

En revanche, il y a une bonne nouvelle : la demande s’est beaucoup développée. Tout le monde a retrouvé la pêche. Aussi bien côté public que côté organisateurs. Il se passe beaucoup de choses très excitantes depuis un an, un an et demi. Je ne dirais pas que la pétition est seule à l’origine de ce changement d’état d’esprit, mais on est aujourd’hui dans une bien meilleure phase qu’en 2009.

RER F : Penses-tu que Paris puisse un jour devenir une « capitale de la fête » ?

E.L. : Si on considère Paris intra muros, je réponds non. Notre capitale a avant tout un problème d’urbanisme. Le caractère historique de la ville est très intéressant. Il faut se battre pour que subsistent des tissus de petits endroits populaires. Mais si l’on veut profiter d’événements de grande ampleur, de soirées vraiment folles, il faut aller voir de l’autre côté du périph’.

On dit souvent que Paris est très en retard sur d’autres villes européennes comme Londres, Berlin ou Barcelone, réputées pour leur vie nocturne. Mais ces villes n’ont pas du tout la même structure que Paris, concentrée et ramassée sur elle-même.

Pour avoir une proposition aussi vaste que la leur, il faudrait avoir la même étendue. Paris manque de place : on ne va pas organiser des rave party dans les ruelles du 3e arrondissement !

RER F : Sortir de Paris, ce n’est pas toujours évident. Comment pourrait-on rendre la barrière du périph’ plus facilement franchissable ?  

E.L. : Il y a un vrai problème de logistique. Mais les investissements dans les transports représentent des montants colossaux et il n’est pas envisageable de multiplier les lignes de métro. Cependant, il reste possible de jouer sur les pratiques.

Aujourd’hui, le réseau des bus de nuit n’est pas si mauvais que cela, et il pénètre assez loin en banlieue. Mais ces bus, surtout utilisés par des travailleurs et des gens un peu en galère, sont très peu empruntés par les fêtards parisiens. Ils n’ont pas envie ou simplement pas l’habitude de prendre les Noctiliens. C’est dommage.

La RATP aimerait changer l’image des ces bus pour qu’ils soient davantage considérés par les gens qui sortent, mais elle ne sait pas comment faire.

Malgré les infrastructures, parfois un peu limitées – et qui donnent naissance à des scénarios un peu compliqués pour sortir en banlieue – on peut quand même accéder aux soirées. Marcher quinze minutes, attendre un métro, puis un autre… Dans les années 1990, une période bouillonnante où les gens sortaient beaucoup, on se déplaçait très loin en Île-de-France. Bien au-delà de Montreuil, d’Asnières ou de Nanterre…

RER F : Va-t-on vers une nuit à deux visages : une nuit bourgeoise et codifiée à Paris, une nuit populaire et libre à l’extérieur ?  

E.L. : Non, ce n’est pas ce qui se passe. La jeunesse dorée et branchée est prête à faire du chemin si on lui fait des propositions vraiment excitantes. Il y a un vrai brassage du public dans les soirées organisées en périphérie. Et dans Paris, beaucoup de bars accueillent une clientèle qui vient de la banlieue.

La mixité existe car les rassemblements se font par communauté d’intérêt, et non par niveau de pouvoir d’achat. Mais il est vrai que c’est en banlieue que l’on voit poindre les concepts les plus insolites, marqués de liberté et d’irrévérence.

Sans aller trop loin, il y a la Ferme du Bonheur, à Nanterre, un lieu unique en son genre, porté par Roger des Près. Ou le 6B, à Saint-Denis. J’espère qu’à Paris de nouveaux lieux vont s’émanciper, avec des approches moins mercantiles et moins «réacs » que la moyenne des lieux ouverts.

A la Ferme du Bonheur, les soirées commencent à 17h. Histoire de profiter du soleil sur fond de musique électro.

A la Ferme du Bonheur, les soirées commencent à 17h. Histoire de profiter du soleil sur fond de musique électro. Crédit : Dora Courbon

RER F : Peut-on dire que tu sois le défenseur d’une certaine forme de désordre, d’excès ?

E.L. : La nuit est un poumon essentiel à l’équilibre mental d’une ville. C’est un moment de liberté, de transgression, de rencontre. Un moment de plaisir, de desinhibition, où l’on est plus créatif. La nuit, les codes sociaux s’atténuent. Boire un verre, dragouiller, discuter un peu fort, c’est vital. Si on se contente de bosser et de rentrer chez soi le soir, on finit par devenir un serial killer… (rires)

Propos recueillis par Dora Courbon

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