L’explorateur du RER E : au pied levé, direction Coulommiers

RER. Une heure trente : c’est le temps moyen que passe un Francilien dans les transports. Nos reporters se sont lancé le défi : jusqu’où puis-je aller en 1h30 ? Alexis Bisson a choisi d’emprunter le RER E.
Coulommiers

Un transilien à quai en gare de Coulommiers. (Crédit : Alexis Bisson)

10h50, gare Saint-Lazare, un matin blafard et glaçant de janvier. Les quais sont comme ankylosés. Emmitouflés sous d’épais manteaux, voyageurs et travailleurs pressent le pas pour retrouver au plus vite un peu de chaleur. La rame du RER E est bien là, voie 31, prête à me conduire à Tournan-en-Brie, à quelque 40 kilomètres de là.

Première surprise : la bête part à l’heure, à la seconde près. Au grand dam de cette jeune femme qui trouve porte close. En lisant sur ses lèvres, on devine un mot peu aimable à l’endroit du conducteur de la rame. Râler contre un train qui part à l’heure : le Francilien est décidément énigmatique…

Naufragé

Me voilà en voiture une. Je suis seul comme un naufragé sur son île. L’endroit est plutôt quelconque. Pour seule couleur au plafond, un saumon terne qui a mal supporté le poids des années. Le sol, tapisssé de pois jaunes, rouges et bleus, ressemble à un tapis de confettis. Pour célébrer l’arrivée du RER en temps et en heure ? Seul un obsédant bruit de soufflerie fend le silence.  Cinq minutes après le départ, le train s’extirpe du tunnel.

Le ciel est bas, la ville est embrumée. Le paysage n’est que succession d’entrepôts défraîchis, de tours fatiguées et de vastes chantiers.  La rame fait un premier arrêt en gare de Noisy-le-Sec. Traverser cette ville de 40 000 habitants par les rails prend un sens particulier : son centre ferroviaire a été l’un des lieux les plus actifs de la résistance française. La commune est depuis décorée de la Croix de guerre. Voilà pour l’histoire, la grande.

« Ah ! Le petit vin blanc »

La mienne suit son train-train. Bientôt quinze minutes que j’ai quitté les quais de la gare Saint-Lazare et la voiture reste désespérément vide. Voici Val-de-Fontenay. Enfin, un homme monte. Le genre quadra dynamique, les tempes grisonnantes, petits gants en cuir et casque de baladeur rouge sur le crâne. Il garde bien serré contre lui un porte-document en cuir de bonne facture. Le train s’arrête en gare de Nogent – Le Perreux. Nogent-sur-Marne, celle qui s’est auto-proclamée la « ville du petit vin blanc ». Mais si, vous savez :

« Ah ! Le petit vin blanc

Qu’on boit sous les tonnelles

Quand les filles sont belles

Du côté de Nogent… »

« Les épaules du déménageur et le regard hâbleur »

La rame s’est un peu remplie. Parmi les voyageurs, deux hommes et deux femmes au fort accent d’Europe de l’est. Des Albanais peut-être. Les bonhommes d’un côté de la rame, les dames de l’autre.  L’homme qui me fait face a les épaules du déménageur et le regard hâbleur. De petits yeux sombres surmontés d’épais sourcils, il porte un bonnet noir et une veste en cuire qui dissimule une chemise boutonnée jusqu’à son épais cou.

De sa voix pataude, il minaude devant la femme qui l’accompagne.  Elle a de grands yeux d’un noir dense et grondeur, que relève un maquillage disgracieux. Ses cheveux de jais tombent raide sur une épaisse fourrure.

Le sourire rugueux, souligné d’un rouge à lèvres églantine, laisse apparaître une dentition capricieuse. Elle parle d’une voix tranchante, rocailleuse, si retentissante qu’elle me fait oublier cette maudite soufflerie.

Il y a bien longtemps que les tours s’en sont allées, laissant la place à des bois nus et des champs à perte de vue. Çà et là, de rares maisonnées proprettes viennent casser le spectacle un brin monocorde. Plus la capitale s’éloigne et plus le manteau neigeux se fait épais. Une vaste ferme se dessine au loin. On jurerait reconnaître un de ces nombreux haras coquets que compte le pays d’Auge normand.

Tournan
La voix doucereuse du RER

Voilà plus d’une heure que le train fait route quand la voix doucereuse du RER annonce l’arrivée en gare de Tournan, terminus. Tournan-en-Brie, grosse bourgade de 8 000 habitants, coincée au cœur de la Seine-et-Marne, est traversée par la RN 4, en direction de Paris ou Nancy. On y trouve le château d’Armainvilliers, là où avait trouvé refuge François 1er quand il fut chassé de Château-Thierry par les troupes de Charles Quint en 1544. Le château a été la propriété du roi du Maroc, Mohammed VI, jusqu’en 2008.

Je quitte la voiture, quai n°1. En face, un autre train s’apprête à partir. Je m’y engouffre sans connaître sa destination. Renseignement pris, il s’agit d’une rame de la ligne P du Transilien qui a pour terminus Coulommiers. Lancée en 2004, cette ligne, qui dessert l’est de l’Ile-de-France, s’étend sur 252 kilomètres. Elle transporte en moyenne 83 000 voyageurs chaque jour en semaine.

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« Dans le train, je m’ennuie »

Dans la rame, le froid est mordant. A vrai dire, il y fait aussi froid que sur les quais. « Deux ans que je fais le trajet, c’est jamais chauffé, bougonne Vincent. Le train est moderne pourtant. »

Vincent a 18 ans, un visage encore bambin, des joues rondes qui se réfugient sous son parka. Le jeune homme habite à Roissy-en-Brie. Il lui faut 1h30, chaque matin, pour se rendre à Coulommiers où il est en Bac pro Mécanique automobile au lycée Georges-Cormier. « J’avais un lycée à cinq minutes de chez moi, mais il n’y avait pas ce que je voulais. Je l’ai pas fait par plaisir. Dans le train je m’ennuie. Je regarde le paysage, j’écoute ma musique. Ce qu’il manque, c’est un divertissement. Comme un écran qui diffuserait les infos. Au moins ça passe le temps et ça permet de se mettre à la page. Lire le journal ? Quand il fait froid non merci ! On a froid aux doigts et pour se concentrer c’est dur. »

Dès qu’il aura passé son permis, c’est sûr, il achètera une voiture. Il met déjà des sous de côté. « En voiture, ce qui est bien, c’est qu’on ne s’ennuie pas. » Quand il n’est pas sur les bancs de l’école, une semaine sur deux, Vincent travaille chez un concessionnaire, à Noisy-le-Grand. « Le boulot me plaît bien. C’est pas un truc de fainéant. Et puis, aux beaux jours, je peux y aller en vélo. »

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« La ville du fromage »

12h20, la gare de Coulommiers est annoncée. « Je connais pas vraiment en fait, confie Vincent. J’y vais juste pour le lycée. C’est marrant, c’est un peu la ville perdue dans la campagne. Y’a pas grand chose à y faire. Enfin, c’est quand même la ville du fromage hein ! »

Le nom de Coulommiers reste lié à l’un des fleurons du patrimoine fromager français, le coulommiers. Il y a pourtant belle lurette que le fromage à pâte molle et à croûte fleurie n’est plus produit ici. Plus aucune fromagerie n’existe sur le territoire de Coulommiers et son canton. Celui qu’on considère comme le « deuxième fromage le plus consommé en France » se fabrique, notamment, dans les régions Champagne-Ardennes et Poitou-Charentes. Certaines fromageries industrielles du Calvados ou de l’Orne consacrent aussi une part croissante de leur production au coulommiers.

Mon errance francilienne s’arrête là. A 60 km à l’est de Paris. Le train pour Paris-Est ne sera pas là avant une heure. Il neige à gros flocons. Mon estomac crie famine. J’ai déjà perdu un orteil dans la bataille. Coulommiers, c’est franchement pas le pied…

Alexis Bisson

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