« Caravane police » : le flic suisse veut arpenter les banlieues

ENTRETIEN. Yves-Patrick Delachaux est un flic pas comme les autres. Son arme ? La plume et la mobilité. Ce Suisse est venu exercer son métier à Saint-Denis, après les émeutes de 2005.  Il imagine un projet fou : une police itinérante, un commissariat sur roues.
Gendarme mobile

Prototype de la PolProxMobile, la « police caravane » imaginée par le policier Yves-Patrick Delachaux et son collaborateur Frédéric Maillard. (crédit PolProx : CharpenteConcept Paris)

Quel regard portez-vous sur la police française aujourd’hui ?

J’ai malheureusement constaté qu’en France comme en Suisse les stratégies managériales en matière de sécurité étaient dépassées et devenues impuissantes. Premièrement, la police n’a plus les moyens d’assurer les missions de sécurité dans sa globalité. Deuxièmement, la police glisse vers une logique de sur-militarisation des missions. C’est alarmant, d’autant que les défis sécuritaires sont de plus en plus complexes et trouvent leurs causes dans les dégradations sociales. Il faut penser de nouvelles capacités policières, c’est un défi pour le maintien de nos libertés et de nos droits, un juste équilibre en démocratie.

Yves Patrick Delachaux

Yves-Patrick Delachaux, en renfort de la police française à Saint-Denis, suite aux émeutes de 2005.
(Crédit : Olivier Vogelsang)

Que proposez-vous pour améliorer l’image des policiers ?

Mon idée, c’est de mettre en place un commissariat mobile… Je l’ai appelé « PolProxMobile ». Un véhicule ergonomique, sorte de préfabriqué en bois qui coûterait environ 300 000 euros. C’est une façon d’occuper le terrain, d’être mobile, là où il faut se trouver, avec des services pluridisciplinaires. C’est repenser les interventions de police. En tant que policier, j’ai toujours été frustré de « laisser » derrière moi le champ-libre, et en fait de ne rien résoudre.

La police passe en patrouille puis repart. Avec un commissariat mobile, elle serait en mesure de rester un certain temps sur place, deviendrait visible, offrirait des services différents. Par exemple, si un policier fait de l’administratif à l’intérieur du module, il voit ce qui se passe à l’extérieur. Et l’extérieur voit le policier… Tout devient alors possible. C’est exactement l’inverse d’un commissariat actuel, peu accueillant et « bunckerisé ». L’idée m’est venue après mon stage au commissariat de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) quand j’ai découvert les locaux dans lesquels travaillaient mes collègues… Il n’est pas question de supprimer les commissariats actuels mais de les réinventer, les « designer », entre un local fixe et un itinérant par exemple… Nous pouvons alors parler véritablement de police de proximité.

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Maquette vue de profil de la PolProxMobile, imaginée par Yves-Patrick Delachaux et Frédéric Maillard.
(Crédit PolProx : CharpenteConcept Paris)

Pourtant la police de proximité a été supprimée en 2002, avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur. Et récemment, une sénatrice socialiste de Marseille a appelé l’armée à l’aide, comme si le problème venait du manque d’effectif. Que leur répondez-vous ?

Penser qu’avec plus de personnel tout ira mieux est un leurre, c’est parfois pire. Mais cela ne veut pas dire non plus qu’il ne faut pas engager du personnel dans certains secteurs. Le problème majeur, c’est l’image du travail du policier, souvent biaisée. L’uniforme, les bottes de baroudeurs… Ça donne l’air antipathique. Alors qu’un policier peut avoir dix mille profils. Un exemple : une personne handicapée physiquement peut aujourd’hui devenir un redoutable enquêteur avec les moyens informatiques (traque pédo-criminalité, escroquerie…).

En quoi un commissariat mobile améliorerait l’image de la police ? N’avez-vous pas peur qu’il donne un sentiment d’oppression aux habitants ?

Non, parce qu’un commissariat mobile n’exclut pas les habitants d’un quartier mais au contraire, il les responsabilise, les inclut au travail du policier. Avant tout, il faut combattre la « militarisation » de la police et la prolifération de la Brigade anticriminalité (BAC). J’opte pour le modèle « Broken window » (école de Chicago). En gros, cela rejoint la question précédente, c’est-à-dire une sécurité aux mains de différents acteurs. L’idée est simple : imaginez la somme de compétences qu’il faut réunir dans l’administration pour régler un problème. Alors que si un postier, par exemple, constate un carreau de fenêtre cassé (Broken window), il est en mesure d’avertir immédiatement les services concernés pour que le plus vite possible la fenêtre soit réparée. Car comme l’expérience le démontre, quand un carreau est cassé, le jour suivant la fenêtre est cassée, puis les murs sont graffés, après quoi un lampadaire est abîmé, etc… La rue devient vite insécurisée, le premier dealer s’installe et ainsi de suite. Ça paraît simple, mais quand vous connaissez l’inertie vers le bas des services publics, la seule collaboration entre les services devient un vrai problème. C’est pourquoi il est nécessaire de créer un lien direct avec les habitants.

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Maquette de la PolProxMobile, imaginée par Yves-Patrick Delachaux et Frédéric Maillard. (Crédit PolProx : CharpenteConcept Paris)

Si chacun est appelé à participer au travail de la police, cela n’encourage-t-il pas à la délation ?

Il n’est absolument pas question de délation. Là encore c’est une erreur de penser que la police peut aujourd’hui assurer seule la sécurité. Elle n’en a tout simplement pas les moyens, ni les compétences. D’ailleurs, il suffit de voir la prolifération des entreprises de sécurité privée… La sécurité dépasse largement les seules compétences policières, il s’agit d’un axe diachronique sur lequel évolue une foule d’intervenants, par exemple les éducateurs, les travailleurs sociaux, et toutes ces professions qui ont tâche de « polis » (cité), d’où le concierge, le facteur, le chauffeur de transports publics, bref, tous ces champs professionnels sont impliqués dans la sécurité de proximité. C’est très intéressant car ça remet les corps de police « traditionnels » à leur juste place.

Où en est votre projet de commissariat mobile ?

Nous en sommes au point de l’étude. Les expertises ont été vendues, les projets aussi, mais le module en lui-même n’est pas encore construit… Mais ça ne saurait tarder !

Propos recueillis par Emilie Tran Nguyen

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Comments

  1. Hartmann says:

    il y a sans doute du bon dans cette idée
    cela dit un policier bien visible de loin c’est aussi potentiellement une belle cible pour ceux qui tiennent le terrain
    et comme cette unité mobile est mobile … le problème reste lorsqu’elle s’en va, enfin me semble-t-il.
    ce qui me paraît très pertinent c’est l’aspect réactivité et transversalité des différents services évoqués mais dans les endroits où l’on peut encore aller…
    les 730 et quelques lieux officiellement reconnus comme désertés par la république
    et où des stocks d’armes ( de guerre ) et de personnes sachant les utiliser et armées de plus d’une redoutable détermination dans leur objectif de destruction est me semble-t-il devenu le coeur du problème.

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